Parlons bien, parlons histoire #2 : Théodora, Prostituée et impératrice de Byzance de Virginie Girod

theodora_couvertureByzance, cœur politique de l’Empire romain d’Orient, aux alentours de 525 après JC. L’empereur Justinien épouse Théodora, la fille d’un montreur d’ours de l’hippodrome de Byzance. Comment Théodora, une jeune femme originaire des bas-fonds de l’Empire, s’est-elle hissée à la place d’impératrice ? C’est ce que nous propose d’explorer Virginie Girod avec Théodora, prostituée et impératrice de Byzance*, où l’historienne mène une enquête passionnante à la recherche des traces laissées par cette figure emblématique et pourtant énigmatique de l’histoire de l’empire romain d’Orient.

Dès les premières pages, Virginie Girod nous confronte avec les difficultés du métier d’historien : les sources. En ce qui concerne Théodora, celles-ci sont peu nombreuses et donnent à voir un personnage complexe et clivant. Entre éloge et satire, ces sources ne peuvent être prises au pied de la lettre et nécessitent une analyse minutieuse, ainsi qu’une grande prudence. L’autrice prend le temps d’exposer les éléments, de les contextualiser et de démêler les sources en les confrontant les unes aux autres. Elle n’essaie pas de réhabiliter Théodora, mais d’en proposer un portrait juste qui nous permette de mieux saisir les contours de ce personnage.

Ce qui m’a plu en quelques points :

  • La clarté des propos, qui rend la lecture aisée ;
  • Le travail d’enquête de Virginie Girod ;
  • La pédagogie de l’autrice ;
  • Une plongée au cœur de la Byzance du VIe siècle.

Le problème des sources : Théodora, entre sainteté et lubricité ?

Les deux principales sources contemporaines de Théodora sont à l’opposée l’une de l’autre. La première est celle de Procope de Césarée. Ce dernier était juriste à la cour de Justinien, et avait été chargé d’écrire une œuvre de propagande, vantant les mérites de l’empereur. Mais, parallèlement, Procope a rédigé l’Histoire secrète, un ouvrage paru après sa mort, où il laisse éclater toute la haine qu’il porte au couple impérial et à son entourage. Sous sa plume, Justinien et Théodora deviennent les responsables de tous les maux et déviances de l’empire. Il leur attribue les faits plus horribles et entend ainsi rétablir la vérité sur leur règne pour les générations futures. Théodora est ainsi présentée comme une prostituée, activité proscrite par la morale chrétienne de l’époque, en vue de l’attaquer et de la déprécier aux yeux des lecteurs. L’œuvre de Procope est cependant biaisée par le ressentiment qu’il éprouve à l’égard de Justinien et Théodora, qu’il ne considère pas dignes de gouverner. Virginie Girod a donc dû constamment confronter les dires de Procope pour démêler le probable de l’exagéré.

L’autre source est celle de Jean d’Éphèse, un moine arménien, admirateur de Théodora. Contrairement à Procope, il fait un véritable éloge de Théodora, qu’il présente comme une véritable championne de la foi chrétienne. Encore une fois, ses propos sont à prendre avec précaution, parce qu’ils sont cette fois influencés par l’admiration de l’auteur pour l’impératrice.

Pour comprendre qui était vraiment Théodora face à des sources aussi partagées, Virginie Girod s’est appuyée sur d’autres sources (juridiques, économiques, etc.) pour confirmer ou infirmer certains faits et certaines anecdotes avancées par les auteurs. J’ai trouvé ce travail d’enquête particulièrement passionnant et d’une grande clarté. À chaque fois, l’autrice expose les faits tels qu’ils sont racontés par chaque auteur, puis les analyse point par point, soulignant ce qui a été exagéré ou embelli par un auteur et ce que l’on peut en déduire concernant la vie de Théodora. Petit à petit, le portrait de Théodora se dessine : l’impératrice nous apparaît alors comme une femme ambitieuse, intelligente et pragmatique, qui a su tirer son épingle du jeu, à une époque où le rôle de la femme dans la sphère publique est restreint, voire inexistant.

Qui était Théodora ? L’enquête de Virginie Girod

Fille d’un montreur d’ours à l’amphithéâtre de Byzance, Théodora grandit dans les bas quartiers de la ville et n’était pas du tout prédestinée à monter sur les plus hautes marches de l’Empire. Courtisane auprès de personnes haut placées de l’Empire, par un concours de circonstances, elle rencontre l’empereur Justinien, qui décide alors de l’épouser. Ce choix peut paraître surprenant. Pour Virginie Girod, il peut cependant s’expliquer par les origines modestes de l’empereur, fils de paysans de Thrace, qui est arrivé à la tête de l’Empire grâce à son oncle, l’empereur Justin Ier. Selon l’autrice, Justinien aurait alors préféré s’allier à une jeune femme aux origines similaires aux siennes plutôt qu’à une patricienne, qui lui aurait constamment renvoyé l’image de ces origines modestes, voire l’image d’un parvenu.

theodora_mosaique
Mosaïque de Théodora à la basilique Saint-Vital de Ravenne (Source)

Arrivée au pouvoir, Théodora a su s’entourer de personnes de confiance, notamment par une politique active de mariage (elle marie ainsi sa sœur et l’une de ses amies courtisanes, Antonina, à de hauts dignitaires de l’empire). Au côté de Justinien, elle gouverne l’empire. Elle participe à la vie politique et religieuse, et entreprend une politique de travaux à Byzance. J’ai été particulièrement intriguée par le couple Justinien-Théodora. Même s’ils gouvernent ensemble, il existe toutefois une sorte de rivalité politique entre eux. Notamment, ils n’hésitent pas à prendre position pour des groupes ou des opinions complètement différentes. Cela a ainsi été le cas lors d’un conflit religieux entre les monophysites, qui considère que le Christ n’a qu’une seule nature (sa nature humaine ayant été absorbé par sa nature divine) et les dyophysites, qui soutiennent que le Christ a deux natures (humaines et divines). Les premiers ont été activement soutenus et protégés par Théodora ; les deuxièmes, par Justinien. Finalement, suite au concile de Chalcédoine en 451, c’est la doctrine du dyophysisme qui a été reconnue. Toutefois, le monophysisme n’a pas pour autant disparu et encore aujourd’hui, Théodora est considérée comme la grande protectrice de cette doctrine.

Pour Virginie Girod, cette rivalité serait une manœuvre politique visant à maintenir la paix dans l’Empire, en apportant le soutien impérial à des groupes opposés. À travers la description de ce couple impérial, transparaît une grande affection entre eux, qui est particulièrement touchante. Même si j’ai très envie de vous raconter plus en détails certains passages de la vie de Théodora vraiment fascinants, je n’en dis pas plus pour que vous puissiez vous plonger avec délectation dans le récit qu’en fait l’autrice.

Une biographie qui « se boit comme du petit lait »

J’ai découvert Virginie Girod en écoutant un podcast sur la Web radio, Storiavoce (Si vous ne connaissez pas, foncez, c’est génial !). J’avais été bluffée par la précision et la clarté de ses propos, que l’on retrouve également dans son livre. L’autrice m’a vraiment réconcilié avec le genre de la biographie historique, qui, dans de nombreux cas, tombe souvent dans une suite d’événements anecdotiques un peu plats et sans grand intérêt. Or, cette biographie n’est pas qu’une suite d’événements, elle apporte au contraire une analyse de ces mêmes événements et de ce qu’ils apportent à la construction du personnage de Théodora.

Afin d’éclairer le lecteur sur certains aspects de la vie de l’impératrice, beaucoup de passages proposent des digressions sur l’histoire politique, économique, religieuse ou encore culturelle de la Byzance du Ve siècle. L’écriture de Virginie Girod est si fluide que j’avais l’impression d’y être dans cette Byzance du Ve siècle. Souvent, dans certains ouvrages historiques, certains auteurs présupposent un certain bagage de connaissances à son lecteur, ce qui peut parfois rendre la lecture un plus complexe. Cependant, dans le cas de cette biographie, ce n’est pas le cas. L’autrice prend le lecteur par la main, au point que même des concepts qui peuvent paraître complexes deviennent simples – je pense notamment à la distinction entre monophysite et dyophysite qui demande un temps d’assimilation.

Finalement, cette biographie m’a tellement plu que je compte bien lire l’autre biographie historique de Virginie Girod : Agrippine, sexe, crimes et pouvoir dans la Rome impériale. Affaire à suivre…

*Virginie Girod, Théodora, Prostituée et impératrice de Byzance, éditions Tallandier, 2018

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s