Parlons bien, parlons histoire #1 : Vert, Histoire d’une couleur de Michel Pastoureau

Mon avis en 30 secondes

Couverture_Vert.jpgPour vous, que représente le vert ? L’associez-vous à l’espoir, à l’écologie et à son parti politique, à la nature ou encore au bio ? Comme pour toutes les couleurs, de nombreuses significations sont aujourd’hui associées au vert et celles-ci ont évolué dans le temps. Avec Vert, histoire d’une couleur*, c’est une plongée dans l’évolution du vert et de ses significations à travers les époques que nous propose Michel Pastoureau. En s’appuyant sur de nombreuses sources, il entend nous démontrer qu’une couleur n’est pas qu’une affaire de visuel, mais s’inscrit dans un système de représentations complexes, dépendants de la société, des lieux et de l’époque.

Cet ouvrage est une bonne porte d’entrée dans l’historiographie française pour tous ceux qui souhaiteraient se lancer dans la lecture de ce genre d’ouvrages. Son thème culturel et touchant à un domaine attractif (les symboles et les couleurs), son organisation chronologique, l’écriture agréable de l’auteur et les nombreux exemples qui le parcourent en font un ouvrage très accessible et pédagogique, que je ne saurais que trop vous conseiller.

Remettons un peu de contexte : histoire culturelle, histoire des sensibilités

Vert, histoire d’une couleur s’inscrit dans un courant historiographique bien précis : l’histoire culturelle, et plus précisément l’un de ses avatars, l’histoire des sensibilités. Il faut savoir que dans l’histoire de l’historiographie française (oui, je sais), l’histoire culturelle est apparue tardivement. En effet, pendant très longtemps et en schématisant un peu, les historiens français s’intéressaient à l’histoire politique, celle des grands hommes et de leurs hauts faits, des batailles et de leurs conséquences. Avec l’apparition de l’École des Annales au XXe siècle, l’historiographie prend un nouveau tournant : elle promeut une analyse plus générale des phénomènes, aussi bien en termes de lieu que d’espace, et met en avant l’histoire économique et sociale.

Miasme_JonquilleC’est dans ce contexte que va se développer en France l’histoire culturelle dans les années 1960, sous l’appellation de Nouvelle Histoire. D’abord centré sur l’histoire des mentalités (approche sociologique et anthropologique des faits), ce courant donne lieu à plusieurs sous-domaines de recherche, dont fait partie l’histoire des sensibilités. Cette dernière s’intéresse aux sens, aux symboles et aux images pour étudier les sociétés passées, avec cette idée que la sensibilité peut avoir autant de poids que la raison dans la prise de décisions et donc dans les événements. L’une des figures de ce mouvement est Alain Corbin, avec son ouvrage Le Miasme et la Jonquille, où il étudie l’évolution de l’odorat au fil des siècles**.

L‘histoire culturelle à travers les couleurs

Michel Pastoureau s’inscrit dans ce courant historiographique. Il s’intéresse dans un premier temps à l’étude des blasons (l’héraldique) et aux symboles qu’ils véhiculent sur les familles. Les blasons sont en effet extrêmement codifiés : chaque couleur, forme, élément figuratif dit quelque chose de l’histoire d’une famille et de ses valeurs. Cela pousse ainsi Michel Pastoureau à s’intéresser davantage à l’histoire des symboles et de leur représentation dans les sociétés à travers le temps. Il inaugure ainsi une série de livres sur les couleurs avec Bleu, Histoire d’une couleur en 2002, suivi du Noir (2008), du Vert (2013) et du Rouge (2016). Il propose également des réflexions sur le symbolisme de certains animaux réels ou fantastiques (L’ours, le cochon, la licorne), mais également sur les textiles et à leur production.

PastelsVertsAvec sa grande fresque des couleurs, le projet de Michel Pastoureau est de retracer l’histoire des couleurs de l’Antiquité à nos jours, en Occident. Faire l’histoire d’une couleur, c’est d’une part faire celle de toutes les autres, car elles font toutes partie d’un même système de représentations. Pour comprendre l’une, il faut comprendre les autres. D’autre part, c’est également faire l’histoire de sociétés. Les couleurs sont en effet indissociables des hommes et des symboles dont ils les investissent. Ce sont les sociétés qui donnent vie au couleur, en leur attribuant des définitions, des valeurs (positives ou négatives), des enjeux. Or, tous les hommes ne voient pas les couleurs de la même façon en fonction des époques. Pour retracer la « vie » de chaque couleur, Michel Pastoureau ne s’est donc pas uniquement limité à l’art, mais s’est appuyé sur l’artisanat (les teinturiers), la chimie (conception des pigments), sur la réglementation (civile et religieuse), sur la mode (vêtements), etc.

Pour une histoire du vert, une couleur ambigüe

Au fil des siècles, le vert est passé par tous les états. Sous l’Antiquité, le vert est une couleur discrète. La difficulté de la créer et de la fixer sur des supports peut expliquer sa faible présence, comparé au rouge, au noir ou au blanc, qui sont les trois couleurs principales (« de base ») des civilisations anciennes. Les représentations varient également en fonction des civilisations : les Égyptiens y voient un symbole de fertilité ou de santé ; les Romains l’associent dans un premier temps aux « barbares », puis il se répand dans la société via les vêtements sous l’influence orientale ; chez les civilisations proches-orientales, le vert est la couleur de l’Islam et est doté de vertus bénéfiques.

À partir du XIe siècle, le vert se fait plus présent. Même si elle reste une couleur ambivalente, elle est toutefois davantage perçue de manière positive que négative. C’est en effet la couleur des princes et des seigneurs et elle devient de plus en plus présente dans les représentations picturales. Le vert atteint son apogée avec la littérature courtoise, qui la consacre comme la couleur de la nature, mais aussi de l’amour et de la jeunesse.

Dit_Lyon
Manuscrit du Dit du Lion, de Guillaume de Marchaut (Source)

Cette attitude positive envers le vert se dégrade cependant à partir du XIVe siècle, où il devient dangereux. Le vert est alors associé au Diable, aux démons, aux sorcières, aux poisons, etc. Michel Pastoureau explique cette dévaluation du vert dans l’esprit des sociétés du bas Moyen Âge de deux manières :

  • L’instabilité chimique du vert, aussi bien en textile qu’en peinture (Le vert a tendance à se délaver avec le temps et à devenir grisâtre).
  • Le prestige du bleu : en effet, alors que jusqu’à l’an mil, le bleu est une couleur quasi-inexistante, il connaît une véritable révolution au XIe-XIIe, d’abord consacré comme couleur de la Vierge, puis comme celle de la royauté. Sa présence n’a cessé de croître au fil des siècles, prenant ainsi le pas sur toutes les autres couleurs.

Au cours de l’époque moderne, le vert garde son aspect négatif. Il est considéré comme immoral et frivole, c’est-à-dire bien loin de la morale chrétienne. Dans tous les aspects de la vie quotidienne, le vert est méprisé et relégué au second plan. Michel Pastoureau y voit une influence la révolution chromatique, qui fait du vert une couleur secondaire, mélange de jaune et de bleu, et plus une couleur « de base ». Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que le vert redevient populaire avec l’émergence du romantisme.

Eugenie_Imperatrice
Une couleur à la mode dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ici, L’impératrice Eugénie et ses demoiselles d’honneur, par Franz Winterhalter (Source)

Au cours de l’époque contemporaine, s’il est à nouveau dédaigné dans un premier temps, le vert retrouve peu à peu des valeurs plus positives, avec le regain d’intérêt pour la nature et ses espaces verts. Le vert est associé à la santé et à l’hygiène, et les sociétés sont en quête frénétique de vert. Aujourd’hui, le vert est doté d’une valeur éthique (l’agriculture biologique par exemple), voire politique.

Ce rapide résumé des grandes lignes de l’argumentation de Michel Pastoureau n’est qu’un aperçu de la richesse des informations contenues dans cet ouvrage. En effet, pour comprendre l’histoire du vert, il faut la replacer dans un contexte plus large, ce qui est l’une des caractéristiques de l’histoire culturelle. Régulièrement dans l’ouvrage, l’auteur fait ainsi des points sur les autres couleurs, mais également ce que l’on pourrait appeler des « points historiques » sur tel ou tel courants littéraires, phénomènes économiques ou politiques, chimiques ou physiques, etc. Personnellement, j’ai beaucoup appris sur les procédés de fabrications des couleurs et leur synthèse, ou encore sur la fabrication du textile et les teintureries. Les descriptions de Michel Pastoureau sur la société du Moyen Âge (à l’origine sa période de prédilection) sont passionnantes et je vous recommande chaudement les pages sur la littérature et l’amour courtois, sur les vergers et les jardins médiévaux, mais aussi sur les romans de chevalerie.

Pourquoi lire ce livre ? Points positifs et négatifs

Si vous n’avez jamais lu d’ouvrages d’histoire et que vous hésitez, ou si vous en êtes férus, mais que vous n’avez pas encore essayé les ouvrages de Michel Pastoureau, je vous ai concocté une petite liste de points positifs, qui j’espère vous fera sauter le pas 🙂

  • Un ouvrage pédagogique : Dès la préface, Michel Pastoureau présente très clairement les enjeux de son ouvrage, la délimitation temporelle et spatiale, ainsi que les choix qu’il a faits pour étudier le vert. Il décrit également les méthodes de recherche de l’historien, les sources sur lesquelles il s’est appuyé, ainsi que les obstacles qu’il a rencontrés et la manière dont il les a surmontés. Ne sautez donc pas la préface qui met vraiment bien en lumière le travail de l’histoire, ses critères scientifiques et ses enjeux. L’histoire, ce n’est en effet pas qu’une affaire de dates et de faits, mais une véritable enquête, où à partir de sources on émet des hypothèses sur le passé.
  • L’organisation chronologique : L’ouvrage est divisé en 5 parties (Antiquité-Haut Moyen Âge ; Moyen Âge Central ; Moyen Âge tardif ; époques moderne et contemporaine). Cette division rend la lecture plus aisée, puisqu’on a l’impression de dérouler une frise chronologique et de voyager dans le temps à travers le vert.
  • Une argumentation claire et structurée : Chez Michel Pastoureau, les choses sont directes : un argument, un exemple, ce qui permet une compréhension immédiate.
  • Un bel objet livre : Le grand format est de forme carrée et se présente comme un livre d’art (c’est d’ailleurs souvent dans ce rayon qu’il est caché en librairie). Il contient de nombreuses et très belles illustrations, parfois en double pages, qui appuient les propos de l’auteur et rendent la lecture plus immersive.
  • Des ouvrages pour tous les goûts : Je vous ai présenté l’ouvrage sur le vert, parce que c’est une couleur que j’aime beaucoup. Mais, si vous êtes davantage intéressé par le bleu, le rouge ou le noir, n’hésitez pas : l’organisation et la forme des livres sont similaires. Le découpage chronologique varie un peu d’une couleur à une autre, mais le principe reste le même.

Je n’ai qu’un seul petit bémol pour cet ouvrage (et aussi pour les autres de la même lignée), c’est qu’il a une perspective uniquement centrée sur l’Occident. Alors, dès les premiers paragraphes de la préface, Michel Pastoureau explique ce choix : le nombre de sources seraient très difficiles à exploiter pour un seul historien. Qui plus est, Michel Pastoureau est un spécialiste de l’histoire occidentale. Il a donc choisi de travailler dans son espace de prédilection. Toutefois, j’aurais beaucoup apprécié un autre ouvrage comparatif sur les représentations des couleurs en Orient, afin de découvrir d’autres systèmes de représentations des couleurs.

Après ce petit bémol, je ne vous dirai qu’un mot : foncez. C’est une série d’ouvrages historiques différents des autres, qui constituent une bonne porte d’entrée dans ce domaine et une bonne initiation à la recherche historique.

Biscotte 😉

 

*Vert, Histoire d’une Couleur est disponible en grand format chez Le Seuil. Il existe également en format poche, toujours chez Le Seuil, dans la collection Points.

**Si vous êtes intéressé par l’histoire de l’historiographie française, je vous conseille Historiographies, Concepts et débats (I & II) de Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia (Folio Histoire)

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